Femmes pêcheuses au Kenya brisent le tabou sur le lac Victoria
Au Kenya, des femmes brisent le tabou et pêchent sur le lac Victoria
À Kagwel (Kenya), des femmes ont brisé le tabou en pêchant sur le lac Victoria, transformant revenus et rôles sociaux alors que stocks déclinent et climat change.
Depuis 2002, un petit groupe de femmes de Kagwel, dans le comté de Kisumu, a défié des interdits culturels en montant à bord de bateaux de pêche du lac Victoria. Ce mouvement, parti d’une initiative individuelle pour sécuriser un revenu menacé, s’est progressivement structuré en une équipe qui modifie la répartition des tâches, apporte des revenus supplémentaires aux ménages et pose de nouvelles questions sur la gestion des ressources halieutiques et la reconnaissance légale de ces activités.
Un premier acte en 2002
Rhoda Ongoche Akech a été la première à franchir la ligne. À 39 ans, alors poissonnière, elle a décidé d’apprendre à pêcher après avoir observé des femmes d’un comté voisin. Malgré les moqueries et les croyances locales — notamment l’idée que la présence de femmes, et plus particulièrement leurs menstruations, ferait fuir les poissons — elle a persévéré. Son geste a d’abord été isolé : pendant seize ans elle a pêché essentiellement seule, soutenue par quelques jeunes hommes qui l’ont aidée à manœuvrer les filets et les embarcations.
Formation d’une équipe féminine
L’exemple d’Akech a finalement inspiré d’autres femmes. En 2018, Faith Awuor Ang’awo a rejoint les eaux, suivie en 2020 par Dorcas Awiyo et en 2022 par Janet Ndweyi. Chacune a pris la mer pour répondre à des pressions économiques : coûts croissants d’achat de poisson, dépenses ménagères et besoin d’un revenu stable. Les résistances initiales — souvent émises par des proches ou des voisins pêcheurs — se sont estompées au fil du temps, au fur et à mesure que la présence féminine est devenue visible et que les gaines économiques sont apparues.
Gains économiques et conditions de travail
L’intégration des femmes à la pêche directe a modifié la logique des revenus locaux. Les propriétaires de bateaux peuvent réaliser entre 6 000 et 8 000 shillings kenyans lors des jours productifs, tandis que les membres d’équipage touchent entre 500 et 800 shillings et les commerçantes jusqu’à environ 1 000 shillings. Ces montants dépassent souvent les gains précédents des poissonnières qui se limitaient à acheter du poisson auprès des pêcheurs masculins. Pour certaines femmes, les recettes tirées de la pêche permettent désormais de couvrir les frais de scolarité des enfants et d’investir dans la subsistance familiale.
Pressions environnementales et changements observés
La réussite individuelle se heurte cependant à des signes de dégradation écologique. Les pêcheuses rapportent une baisse des prises par rapport aux années 2000. Les spécialistes locaux observent une hausse des températures de l’eau, favorisant la prolifération d’algues et réduisant les teneurs en oxygène, ce qui nuit aux populations piscicoles. Les prévisions climatiques locales évoquent une tendance au réchauffement qui pourrait encore aggraver ces phénomènes si des mesures de protection des berges, de réduction de la pollution et de gestion durable de la pêche ne sont pas mises en œuvre.
Vide juridique et reconnaissance institutionnelle
Sur le plan réglementaire, la situation reste floue. Les autorités locales reconnaissent des femmes commerçantes et des propriétaires de bateaux, mais la participation officielle des femmes à la pêche de nuit ou comme membres d’équipage n’est pas formalisée. Sans reconnaissance claire, elles ne bénéficient ni des mêmes protections ni des mêmes soutiens que leurs homologues masculins. Des structures communautaires existent — unités de gestion de plage et initiatives de gouvernance locale — mais les statistiques officielles et la couverture institutionnelle semblent incomplètes, ce qui laisse un espace d’incertitude pour les femmes pêcheuses.
Impacts sociaux et perspectives locales
La pratique de la pêche par des femmes transforme des équilibres sociaux. Pour certaines familles, elle offre une alternative viable lorsque l’agriculture ou les revenus masculins sont insuffisants. Pour d’autres, l’émancipation économique des femmes provoque des ajustements dans les rôles domestiques et les relations communautaires. Malgré des gains ponctuels, la durabilité de ces activités dépendra de l’évolution des stocks, de l’accès aux informations météorologiques et de politiques publiques soutenant la pêche durable et l’inclusion des femmes.
Les quatre femmes de Kagwel continuent de sortir en mer avant l’aube, entre gains et incertitudes. Leurs efforts illustrent une mutation progressive d’un milieu traditionnellement cloisonné, soulevée par des impératifs économiques et intensifiée par des enjeux environnementaux qui exigent des réponses collectives. Malgré l’absence d’un cadre officiel clair et la menace d’un déclin des captures, ces femmes ont ouvert une voie qui remodèle, au quotidien, les pratiques et les perspectives autour du lac Victoria.