IA, surveillance et finance dénoncées comme nouvelle colonialité au Forum d’Istanbul
Technologie, finances et guerre : la décolonisation réinterrogée à l’ère de l’intelligence artificielle
IA, infrastructures numériques et pouvoir financier redéfinissent la décolonisation, exposant de nouvelles vulnérabilités géopolitiques majeures et économiques.
Des enquêtes et témoignages publics ont mis en lumière, depuis 2024, l’usage croissant de systèmes d’intelligence artificielle et d’infrastructures numériques dans des opérations militaires et de renseignement, ainsi que l’exploitation des réseaux financiers mondiaux pour imposer des contraintes économiques. Ces révélations — allant d’algorithmes ayant contribué à l’identification de milliers de cibles militaires à Gaza jusqu’à la manipulation d’appareils de communication au Liban — alimentent un débat large sur la manière dont le pouvoir est aujourd’hui exercé : non plus seulement par la force territoriale, mais aussi par le contrôle des données, des plateformes technologiques et des flux financiers. Des universitaires et responsables politiques estiment que cette évolution redessine les rapports de domination et relance la discussion sur la décolonisation dans un monde hyperconnecté.
IA et ciblage militaire dans le conflit
Des systèmes d’IA, entraînés principalement sur des jeux de données occidentaux et gérés par grandes structures technologiques, ont été pointés comme ayant joué un rôle dans le repérage et la priorisation de cibles. L’utilisation de modèles algorithmiques pour traiter des volumes massifs d’images, de messages et de métadonnées a transformé la chaîne de décision militaire, rapprochant la sélection des objectifs d’un processus automatisé et opaque. Ce basculement soulève des questions sur la responsabilité, la vérifiabilité des décisions et l’effet d’amplification des biais intégrés aux données d’entraînement, qui peuvent marginaliser des populations et perspectives non occidentales.
Sabotage d’appareils de communication au Liban
Lors d’attaques concertées au Liban, des milliers de dispositifs de communication grand public ont explosé ou cessé de fonctionner après avoir été compromis, selon des comptes rendus publics sur les incidents. La manipulation d’équipements standards — talkies-walkies et téléavertisseurs — transforme des objets civils en vecteurs d’attaque, illustrant l’extension des opérations de renseignement et de guerre vers des infrastructures de faible coût et largement répandues. Ce type d’événement montre également la vulnérabilité des appareils interconnectés et la facilité avec laquelle des technologies banales peuvent être militarisées à distance.
Dépendance technologique et marginalisation culturelle
La domination technique ne se limite pas aux usages militaires. Les grands modèles de langage et les plateformes globales façonnent la production et la diffusion de l’information. Lorsque les systèmes d’IA sont majoritairement formés sur des données en anglais et sur des sources occidentales, ils tendent à reproduire et à renforcer des hiérarchies culturelles. Des voix universitaires soulignent que la « colonialité » persiste dans la manière dont le savoir est produit et validé : les normes de progrès, les cadres de recherche et les infrastructures numériques favorisent des perspectives centrales au détriment d’autres langues, savoirs et pratiques. La conséquence est double : invisibilisation des récits non occidentaux et dépendance accrue des pays du Sud aux technologies importées.
Dette et domination financière
Les déséquilibres économiques jouent un rôle central dans cette recomposition du pouvoir. Un rapport récent sur l’endettement mondial note que de nombreux pays consacrent désormais une part substantielle de leurs budgets au service de la dette plutôt qu’à la santé ou à l’éducation. Des analystes économiques affirment que la domination moderne s’exerce aussi par des instruments financiers — réseaux bancaires non régulés, gestionnaires d’actifs globaux et marchés qui échappent souvent au contrôle des États élus. Cette architecture financière transnationale peut contraindre les politiques publiques, limiter les marges de manœuvre économiques et pérenniser des formes contemporaines de dépendance.
Appels pour un ordre mondial fondé sur la responsabilité
Face à ces dynamiques, des voix politiques et intellectuelles réclament une refondation de la gouvernance globale : limitation des usages militaires non transparents des technologies, renforcement des régulations financières internationales, et promotion d’une production de connaissances plurielle. Des propositions incluent le développement de capacités technologiques locales, la coopération régionale pour réduire la dépendance aux importations stratégiques, et des mécanismes de transparence et de responsabilité pour les acteurs technologiques et financiers. L’idée dominante est que la décolonisation contemporaine nécessite des réponses systémiques, couvrant à la fois le juridique, le technologique et l’économique.
Les transformations observées montrent que le rapport de forces international se joue désormais autant sur les serveurs, les marchés et les centres de données que sur les champs de bataille. Les choix de conception des technologies, la structure des marchés financiers et les politiques d’infrastructure numérique définissent des marges de liberté nationales et individuelles. Pour nombre d’observateurs, la sortie de cette nouvelle forme de domination passera par des politiques publiques ambitieuses, une régulation internationale renouvelée et un effort soutenu pour redonner des outils d’autonomie technologique et culturelle aux sociétés longtemps périphériques.