Accord de Pretoria fragilisé au Tigré, le TPLF se réarme et se réorganise
Éthiopie : quatre ans après Pretoria, le TPLF se réorganise et la paix reste précaire
Quatre ans après Pretoria (nov. 2022) : l’accord n’a pas résolu les tensions. Le TPLF se réorganise, remobilisations et alliances régionales alimentent des violences en 2026.
Le cessez-le-feu formalisé par l’accord de Pretoria en novembre 2022 a mis un terme aux opérations militaires à grande échelle dans le Tigré, mais il n’a pas réglé les querelles politiques et territoriales sous-jacentes. Depuis 2024, le Front populaire de libération du Tigré (TPLF) a consolidé une présence politique et maintenu des capacités sécuritaires, tandis que des rapports de remobilisation, des affrontements localisés et l’émergence d’alliances régionales ont fragilisé la trajectoire vers une paix durable. Les tensions ont culminé en 2026 par des accrochages dans plusieurs secteurs contestés, posant la question de l’efficacité des mécanismes de désarmement promis par Pretoria.
Pretoria et les engagements non tenus
L’accord de Pretoria visait une cessation définitive des hostilités, la remise des armes lourdes, et un processus de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) des combattants tigréens. Il interdisait par ailleurs toute conscription ou mobilisation en vue d’une reprise des hostilités. Si la phase initiale a vu la remise d’arsenaux lourds et la participation de milliers d’anciens combattants à des programmes de démobilisation, plusieurs clauses structurelles du texte n’ont pas été complètement réalisées. Les mesures politiques et territoriales prévues pour prévenir la résurgence de la violence sont restées insuffisantes, laissant des vides exploités par des acteurs locaux et régionaux.
Désarmement partiel et signes de remobilisation
Le processus de DDR a produit des résultats tangibles mais incomplets : équipement lourd rendu, démobilisation déclarée pour un nombre significatif de combattants, mais persistance de réseaux de commandement et de logistique. Depuis 2024 et particulièrement en 2026, des informations font état de recrutements et de mobilisations dans certaines zones du Tigré. Si ces mouvements sont confirmés, ils contreviendraient explicitement à l’interdiction de la conscription prévue par l’accord. La distinction entre initiatives organisées par des structures militaires et formes d’auto-défense ou de pressions locales est cruciale pour comprendre l’ampleur du phénomène.
Reprise d’affrontements localisés en 2026
Les premières semaines de 2026 ont été marquées par une intensification des hostilités dans plusieurs points névralgiques. Des éléments alignés sur les Forces de défense du Tigré ont franchi la Tekeze pour entrer dans le district contesté de Tselemt en janvier, puis des combattants ont occupé Alamata et Korem après le retrait de postes fédéraux. En août, des combats se sont également déroulés dans l’ouest du Tigré, près de la frontière soudanaise. Les deux parties se rejettent mutuellement la responsabilité de ces escalades, mais ces incidents attestent que des forces organisées conservent la capacité d’occuper et de contester des territoires, aggravant le risque d’un retour à un cycle de violence.
Recomposition interne du TPLF et prise de contrôle des institutions régionales
La période post-conflit a été marquée par une lutte interne pour la direction du mouvement. Les rivalités se sont traduites par des changements de responsabilité à la tête de l’administration du Tigré : en 2025, Getachew Reda a été remplacé par le lieutenant-général Tadesse Werede, puis en mai 2026 le conseil régional a élu Debretsion Gebremichael à la présidence, consolidant la position de sa faction. Ces évolutions montrent que le TPLF a réussi à préserver un poids politique déterminant au niveau régional, transformant le paysage institutionnel du Tigré en un terrain de recomposition plutôt qu’en une transition stable vers une gouvernance d’après-guerre.
Réalignements régionaux et émergence de Tsimdo
Le repositionnement du TPLF s’est accompagné d’une réorientation des relations extérieures et d’une coopération accrue avec d’autres groupes armés opposés au gouvernement fédéral. Des contacts ont été signalés entre des responsables tigréens et des interlocuteurs érythréens, et une convergence plus large—décrite sous le nom de Tsimdo—regroupe des acteurs tels que le TPLF, des milices locales et d’autres forces armées comme Fano et l’Armée de libération Oromo (OLA). Cette coalition apparaît motivée par des objectifs tactiques et par la volonté de peser sur Addis‑Abeba, plutôt que par un programme politique unifié. La participation d’Érythrée à ces dynamiques reste contestée, même si les coopérations observées modifient le rapport de forces dans la région.
Territoires contestés et crise humanitaire persistante
Près de 1,9 million de personnes ont été déplacées par le conflit et nombre d’entre elles n’ont pas pu retourner dans des zones contestées telles que Welkait, Tsegede, Humera ou Raya. Les litiges territoriaux demeurent au cœur des blocages : sans solution durable pour le retour des populations et le règlement des revendications foncières, la stabilité locale reste précaire. L’échec à mettre en œuvre des aspects essentiels du règlement d’après-guerre a laissé des communautés vulnérables à de nouvelles mobilisations et a accentué le fossé entre calculs stratégiques des acteurs armés et intérêts immédiats des civils.
La fin des opérations à grande échelle en 2022 n’a donc pas effacé les tensions politiques, territoriales et sécuritaires. Le TPLF conserve une structure politique et des réseaux militaires qui lui permettent de réagir et de négocier depuis une position de force, tandis que des coalitions régionales renforcent la complexité du dossier. Pour les habitants du Tigré, l’enjeu reste simple et urgent : la peur d’être à nouveau entraînés dans la guerre mine l’espoir et freine tout retour à une vie normale.