Je suis un voleur au Théâtre National Loutfi Chama raconte placement et prison
Loutfi Chama porte son passé en scène : du placement à l’enfermement au spectacle “Je suis un voleur” au Théâtre National (3–14 nov. 2026)
Loutfi Chama raconte enfance placée, années de prison et reconstruction par le spectacle ‘Je suis un voleur’, années de détention et représentation au Théâtre National (3–14 Nov. 2026).
Souvenir d’humiliation au préventorium
À Grez-Doiceau, alors qu’il était enfant, Loutfi Chama se souvient d’une banane oubliée qu’il prit pour la manger en cachette. Une surveillante le surprit, le gifla et lui accrocha une pancarte autour du cou portant l’inscription « Je suis un voleur ». Il traversa la cour pieds nus, le nez en sang, sous le regard des autres enfants. Ce souvenir, dit-il, est resté ancré et constitue le point de départ d’une trajectoire marquée par la stigmatisation.
Placement familial et isolement linguistique
Son placement remonte à l’âge de deux ans et demi, alors que son père était mourant. Envoyé avec son frère et sa sœur dans un établissement wallon, il dut faire face à des conditions familiales fragiles : une mère âgée de vingt ans, qui maîtrisait mal le français et n’avait pas de moyen de transport pour assurer des visites régulières. Quelques années plus tard, ses deux frères et sœurs rejoignirent Bruxelles, tandis que lui resta dans les institutions, sans avoir jamais obtenu d’explication claire sur cette séparation.
Parcours institutionnel et basculement vers la délinquance
D’autres institutions suivirent son placement initial. À Lasne, des éducateurs lui firent découvrir le sport, la musique et le théâtre, expériences qui lui apportèrent des repères positifs. Malgré ces activités, Loutfi fugua à plusieurs reprises. Pour financer ses escapades, il commença par des petits larcins qui dégénérèrent progressivement en braquages à main armée. Son parcours pénal le conduisit successivement dans plusieurs maisons de détention, où il connut les prisons de Saint‑Gilles, Forest et Ittre, totalisant environ une dizaine d’années d’incarcération.
Événement déclencheur et remise en question
Lors d’un cambriolage à Braine‑l’Alleud, deux balles passèrent à quelques centimètres de sa tête. Cet épisode de violence aiguë fit naître une interrogation sur le sens de sa trajectoire. Face au risque mortel et à l’accumulation des peines, il commença à reconsidérer ses choix et l’impact de ses expériences d’enfance et d’enfermement sur sa vie d’adulte.
Rencontre déterminante en prison
Dans les ateliers de rap et de slam organisés en détention, Loutfi rencontra Julie Daliers, membre d’une association d’action culturelle. Elle joua un rôle de soutien décisif : lors d’une nouvelle incarcération qui interrompit son traitement médical, elle entreprit des démarches pour garantir la reprise des médicaments nécessaires. Elle continua à l’accompagner malgré ses retours occasionnels à la délinquance. Loutfi attribue à cet accompagnement une place essentielle dans sa tentative de reconstruction.
De l’autobiographie au théâtre : création et casting
Avec l’écrivain Jean‑Marc Turine et Julie Daliers, Loutfi mit son histoire sur papier. Le metteur en scène Fabrice Murgia adapta ce récit pour la scène et en fit un spectacle intitulé Je suis un voleur. Loutfi joue son propre rôle dans cette adaptation, partagé à l’affiche avec Naïm Bakhtiar et Emilienne Tempels. La pièce est présentée au Théâtre National de Bruxelles du 3 au 14 novembre 2026, réunissant sur scène expériences personnelles et questionnements sociaux.
Témoignage personnel et refus d’un récit canonique
Loutfi a exprimé une réticence à ce que son parcours soit instrumentalisé comme un modèle de réinsertion exemplaire. Il préfère raconter, avec franchise, ce que les placements et l’enfermement lui ont infligé. Il confie qu’en prison il n’avait jamais pleuré, et que la libération lui a rendu la permission de pleurer : un signe de sensibilité retrouvée mais aussi d’une blessure encore vive. Son récit interroge les politiques d’accueil, la prise en charge des jeunes placés et la continuité des soins pendant les périodes d’incarcération.
La représentation scénique met en tension la violence subie, les erreurs et les tentatives de réparation. Elle pose des questions sur la manière dont la société prend en charge les enfants vulnérables et sur les dispositifs de prévention et d’accompagnement après la détention. Le spectacle, en mettant en scène une voix qui a vécu l’institutionnalisation, ambitionne de susciter un débat public sur ces enjeux sans réduire le parcours à une simple success‑story.