Khayelitsha au Cap proteste contre le mur N2 et l’absence de services
Une habitante de Khayelitsha construit des toilettes privées après un vol, dénonçant le projet de « mur » du Cap
Une mère du township de Khayelitsha a installé une salle de bain dans sa cabane après l’agression de son mari aux toilettes publiques; les habitants critiquent le projet de mur le long de l’autoroute N2 et réclament des investissements en logement et services.
Thandi Jolingana, 46 ans, habite depuis des décennies la colonie informelle appelée Taiwan, à la périphérie de Khayelitsha, dans la municipalité du Cap. Après qu’un soir son mari a été menacé à l’arme blanche et volé aux toilettes publiques, elle a décidé, grâce à son salaire d’aide-infirmière, de faire installer des sanitaires privés dans sa cabane en tôle. Ce geste symbolise le décalage croissant entre des habitants qui subissent un manque chronique de services de base et des projets municipaux jugés prioritaires par certains élus.
Un vol déclenche une solution privée
La décision de Jolingana suit un incident d’insécurité nocturne aux installations publiques: son mari, en se rendant aux latrines collectives, a été attaqué et dépouillé. Pour elle, la construction d’une salle de bain domestique n’est pas un luxe accessoire mais une mesure de sécurité et de dignité. Malgré le coût et les contraintes familiales — elle soutient financièrement plusieurs proches et élève deux enfants — son salaire de fonctionnaire lui a permis d’effectuer ces travaux. Ses voisins, en revanche, dépendent d’une rangée de toilettes municipales partagées, souvent une cabine pour dix ménages, selon les témoignages recueillis sur place.
Conditions sanitaires et risques permanents
Les toilettes publiques de Taiwan présentent des risques structurels et sanitaires réels: certaines installations ont basculé par le passé, piégeant des usagers, et la zone subit régulièrement des inondations hivernales qui détériorent encore davantage ces infrastructures. Les files d’attente, la promiscuité et l’accès limité à l’eau augmentent les risques de maladies et créent un sentiment permanent d’insécurité chez les résidents. Pour des raisons de santé et d’accès aux soins, Jolingana parcourt parfois plus de 20 km jusqu’à Bellville pour éviter l’afflux et la promiscuité des cliniques locales.
Le projet de « mur N2 » et son coût contesté
Le débat s’est intensifié depuis l’annonce du maire du Cap, Geordin Hill‑Lewis, au conseil municipal le 29 janvier 2026, d’un projet baptisé N2 Edge. La ville a indiqué son intention d’affecter environ 108 millions de rands (≈6,5 millions de dollars) à une série de mesures de sécurité — un mur de trois mètres sur près de neuf kilomètres, caméras, éclairage et patrouilles — alors que certains médias avancent un coût pouvant atteindre 180 millions de rands (≈10,8 millions de dollars). Pour de nombreux habitants, l’existence d’un budget important pour ériger une barrière contraste avec l’absence d’investissements tangibles dans le logement et les services municipaux de base.
Réactions politiques et accusations de priorités biaisées
L’annonce a suscité des critiques transversales. Des représentants de partis au sein du gouvernement d’unité nationale ont qualifié le projet de cosmétique politique, accusant la ville de privilégier des solutions visibles au détriment d’initiatives communautaires de prévention et de lutte contre la criminalité. L’opposition et certains élus de la coalition ont demandé plutôt le renforcement des patrouilles de quartier, la réparation des clôtures d’autoroute, la remise en état des caméras de surveillance et l’investissement dans les structures sociales locales. Le débat a pris une tournure symbolique, certains dénonçant le projet comme une nouvelle forme de ségrégation spatiale.
Arriéré de logement et promesses non tenues
Le dossier du relogement des habitants de Taiwan traîne depuis des années. Des discussions sur un programme visant à déplacer 4 500 ménages ont été entamées en 2016, et un comité directeur communautaire a été formé en 2018 pour encadrer le processus. Les résidents affirment que les engagements de la municipalité sont restés largement lettre morte: un responsable municipal n’aurait assisté à une réunion qu’en 2025, promettant un démarrage des relogements en février 2026 qui, au moment de la couverture, ne s’est pas concrétisé. Le manque de logements et d’équipements renforce la colère et l’impression d’abandon.
Mobilisation communautaire contre le mur
Face à l’annonce du mur, des organisations locales se mobilisent. Le Forum sur les règlements informels a appelé à une « protestation pacifique » et sollicite l’aide pro bono d’avocats et d’acteurs de la société civile pour exiger transparence, responsabilité et conformité légale des décisions municipales. Plusieurs habitants, dont Jolingana, se disent prêts à contester l’approche physique de protection et à réclamer des ressources pour améliorer les conditions de vie quotidiennes: sanitaires sûres, cliniques opérationnelles, et projets de logement réels et financés.
La situation de Taiwan illustre un dilemme auquel sont confrontées de nombreuses villes sud‑africaines: comment concilier réponses immédiates à la criminalité et investissements de long terme dans les infrastructures sociales? Pour les habitants de Khayelitsha, la réponse doit passer par des priorités tangibles et équitables, et non par des mesures symboliques qui laissent inchangées la précarité des plus vulnérables.