Au Kenya l’éducation en langue maternelle redonne une seconde chance
Au Kenya, l’enseignement partiel en langues maternelles rétablit l’accès à la formation technique pour adultes
Au Kenya, des centres de formation technique adoptent l’usage des langues maternelles en complément de l’anglais et du kiswahili, permettant à des adultes exclus du système scolaire de comprendre les cours, d’obtenir des diplômes et d’accéder à l’emploi.
Retour à l’apprentissage pour des adultes exclus
Lorsque Lona Chepkemoi a repris des études en 2023, elle a découvert qu’elle pouvait enfin suivre les leçons. Après un départ prématuré de l’école primaire en 2008 pour des raisons économiques, cette mère de cinq enfants, aujourd’hui trentenaire, s’est inscrite dans un collège technique grâce à une bourse locale. Dans cet établissement, une partie de l’enseignement est donnée en kalenjin, sa langue maternelle, mélangée au kiswahili et à l’anglais. Ce changement de langue d’enseignement a transformé son expérience : au lieu d’une incompréhension persistante, elle a retrouvé la possibilité d’assimiler des concepts et de développer des compétences professionnelles.
Impact de la langue maternelle sur la compréhension
Environ 40 % des apprenants dans le monde ne reçoivent pas d’enseignement dans une langue qu’ils comprennent bien, un problème particulièrement aigu dans certains pays à revenu faible ou intermédiaire. Sur le terrain, l’utilisation de la langue maternelle en formation permet aux étudiants d’assimiler plus rapidement les notions techniques, d’exprimer des questions précises et de participer activement aux ateliers pratiques. Pour Chepkemoi, la langue n’était pas seulement une question de confort : c’était le levier qui a rendu possible son apprentissage et, par conséquent, son insertion professionnelle.
Pratiques multilingues dans les collèges techniques
Plusieurs établissements techniques adaptent leurs pratiques pédagogiques pour tenir compte de la diversité linguistique des apprenants. Les instructeurs répètent souvent les explications en deux ou trois langues, ou reformulent les consignes dans la langue maternelle de l’auditoire. Des étudiants issus d’autres régions confirment que cette stratégie favorise l’inclusion et la participation. Un exemple cité par d’anciens étudiants est celui d’un collège où l’enseignement combine kalenjin, kiswahili et anglais : les apprentis maçons et charpentiers disent s’être sentis impliqués et soutenus, même sans maîtrise initiale de l’anglais.
Conséquences sur l’employabilité et la mobilité
Si l’usage des langues locales facilite l’apprentissage, l’anglais demeure un atout majeur pour l’enseignement supérieur, l’emploi formel et la mobilité internationale. Plusieurs anciens élèves expliquent pratiquer l’anglais quotidiennement pour préparer des opportunités professionnelles à l’étranger ou dans des entreprises formelles. Le parcours de certains montre qu’une formation débutée en langue maternelle peut servir de base pour acquérir ensuite une compétence opérationnelle en anglais, sans pour autant sacrifier la compréhension initiale.
Tensions entre politique linguistique et pratiques locales
La politique éducative prévoit généralement l’enseignement en langue maternelle durant les premières années de l’école primaire, avant une transition progressive vers l’anglais et le kiswahili. En réalité, la langue utilisée en classe varie selon la région, la formation des enseignants et la composition des groupes d’apprenants. Les autorités et les établissements doivent gérer une tension structurelle : intégrer les langues locales pour maximiser la compréhension tout en assurant la maîtrise de l’anglais nécessaire au marché du travail. Ce compromis implique des décisions sur la formation des formateurs, sur la disponibilité de ressources pédagogiques en langues locales et sur l’organisation des examens.
Pratiques d’enseignants et adaptations pédagogiques
Face à la diversité linguistique, certains formateurs adoptent des méthodes explicites : explications multilingues, démonstrations pratiques, répétitions et soutien par des pairs. Ces stratégies s’avèrent particulièrement efficaces dans les disciplines techniques où la manipulation et la démonstration complètent les explications verbales. Les dirigeants d’établissements insistent sur la nécessité d’un équilibre, mettant en avant une pédagogie flexible qui utilise la langue la mieux comprise pour introduire les notions, puis renforce progressivement le vocabulaire technique en anglais.
Les expériences individuelles rapportées par les apprentis et anciens élèves illustrent un point clair : l’usage réfléchi des langues maternelles dans la formation technique peut diminuer les barrières d’accès, améliorer la réussite et ouvrir des perspectives professionnelles. Pour que ces résultats soient durables, il faudra toutefois investir dans la formation des enseignants, développer des supports multilingues et concevoir des trajectoires d’apprentissage qui articulent clairement la transition vers l’anglais technique.