Bab L’Bluz à Jazzablanca, le rock du Maghreb électrifie le guembri
Bab L’Bluz électrise Jazzablanca : quand le guembri devient moteur d’un rock maghrébin
Bab L’Bluz a électrifié Jazzablanca avec Swaken : guembri électrique, transe gnaoua et rock psychédélique qui ruinent l’étiquette «world music». Au Maroc en 2026
Bab L’Bluz a transformé une programmation de festival en manifeste sonore lors de sa prestation à Jazzablanca, imposant une lecture inédite du répertoire maghrébin. Le groupe a présenté des titres de son album Swaken en s’appuyant sur des instruments traditionnels amplifiés — guembri électrique et ouïcha à dix cordes — pour produire un rock confrontant mémoire et insurrection. La performance a rappelé que, au-delà des classifications commerciales, il existe une vigueur revendicative et moderne au cœur des musiques du désert.
Première impression et réception du public
Dès l’ouverture du concert, l’équilibre entre puissance électrique et rythmes ancestraux a été rompu au profit d’une collision contrôlée. Les premières mesures, marquées par des amplis soutenus et un guembri saturé, ont provoqué une réaction immédiate du public qui est passé de l’écoute attentive à une transe collective. Les morceaux ont alterné ruptures rythmiques et poussées mélodiques, empêchant toute mise en distance confortable et maintenant une tension dramatique pendant toute la durée du set.
Swaken : une esthétique de la confrontation
Sur scène, les pièces de Swaken ont été jouées sans concession. Le disque n’est pas traité comme un exercice de fusion policée : il s’agit d’une esthétique volontairement abrasive. Brice Bottin et Yousra Mansour ont fait émerger une grammaire propre, où la basse cède sa place au guembri et où la mandole détourne ses sonorités vers des textures psychédéliques proches du hard rock des années 1970. Le résultat est dense, volontairement rugueux, et propose une lecture contemporaine des maqâms et des chants populaires.
Instruments et techniques sonores mises en avant
L’arsenal instrumental a été central dans la recomposition du son. Le guembri électrique, amplifié et parfois saturé, a tenu le rôle de basse et moteur rythmique. L’ouïcha à dix cordes et la mandole ont été traitées à l’épreuve des effets et des pédales, produisant des timbres qui oscillent entre folk ancestral et distorsion psychédélique. Les percussions, héritières des derdbas gnaoua, ont conservé leur pulsation hypnotique tout en acceptant des ruptures et des interférences rock, créant un espace sonore inédit.
Voix, récit et enjeux sociaux
La prestation vocale de Yousra Mansour a occupé une place centrale : sa voix ne rassure pas, elle interpelle. Elle alterne transe et revendication, transformant des paroles intimes en cris collectifs. L’interprète incarne un récit de rupture des normes : celle d’une musicienne jeune à qui l’on avait refusé l’accès à certains instruments et qui, aujourd’hui, s’impose sans ostentation. Cette dimension sociale est étroitement liée au geste artistique : la musique devient moyen de restitution d’une histoire souvent marginalisée.
Imazighen et le point d’orgue du concert
Le titre Imazighen a constitué le sommet de la soirée. Tous les éléments identitaires du groupe s’y sont réunis — mémoire amazighe, héritage gnaoua, riffs telluriques et poussée psychédélique — jusqu’à provoquer une bascule collective du public. Les arrangements ont dévoilé une capacité à maintenir une transe rituelle tout en l’électrifiant, rendant caduque l’étiquette «world music» et imposant une lecture plus politique et esthétique des traditionnalismes musicaux.
Impact sur la scène maghrébine et perspectives
La démarche de Bab L’Bluz questionne les usages et les marchés de la musique maghrébine. Plutôt que de chercher une hybridation lisse pour festival international, le groupe revendique une continuité historique entre musiques africaines, exils et résistances. Ce positionnement pourrait encourager d’autres formations à revisiter leurs patrimoines avec la même audace : électrifier, brutaliser, ou subvertir des formes anciennes sans les dénaturer.
La performance à Jazzablanca a rappelé que le rock est d’abord une attitude et non un simple style importé ; Bab L’Bluz l’a appliqué au Maghreb en s’appuyant sur des racines vivantes et sur une mise en danger contrôlée de ces mêmes racines. Le groupe laisse la scène avec la preuve que la tradition se renouvelle par le risque et que la musique nord-africaine garde une capacité de subversion encore largement inexploitée.