En Tanzanie M-Kilimo et e-Kilimo peu utilisés par les agriculteurs faute de formation
M-Kilimo et e-Kilimo en Tanzanie : nombreux inscrits, bénéfices incertains pour les petits agriculteurs
En Tanzanie, M-Kilimo et e-Kilimo comptent de nombreux inscrits mais sont peu utilisés : retards d’information, manque de formation et obstacles numériques.
Une large inscription ne se traduit pas automatiquement par un usage effectif des services agricoles numériques en Tanzanie. Sur le terrain, plusieurs producteurs disent ne pas comprendre comment utiliser M‑Kilimo ou e‑Kilimo, ou estiment que les informations reçues arrivent trop tard pour orienter leurs décisions de vente et d’achat. Ces constats interrogent l’efficacité des dispositifs numériques face aux pratiques commerciales établies, comme les coopératives et les ventes aux enchères locales.
Inscription élevée, usage limité
Les plateformes enregistrent un nombre important d’utilisateurs inscrits, mais des données internes montrent une différence entre inscription et utilisation active. Environ 7,2 millions d’agriculteurs figurent sur M‑Kilimo, ainsi que près de 10 000 agents de vulgarisation et des dizaines de milliers de vendeurs et clients. Pourtant, le volume réel d’interactions utiles pour les petits exploitants reste difficile à mesurer. La plateforme a comptabilisé plus de 75 000 consultations, dont la grande majorité a reçu une réponse, mais peu d’éléments prouvent que ces réponses ont amélioré les décisions agricoles à la base.
Délais et fiabilité des réponses
Des agriculteurs signalent des délais importants dans les réponses fournies par le service. Un producteur de Kongwa raconte que des requêtes sur les marchés ou les intrants peuvent rester sans réponse utile pendant des jours, parfois jusqu’à deux semaines, rendant l’information obsolète pour la vente ou l’achat. Ce type de latence limite la valeur pratique de la plateforme pour des marchés où les prix fluctuent rapidement pendant la saison de commercialisation.
Obstacles technologiques et formation insuffisante
Le manque de formation, l’accès limité aux smartphones et des difficultés avec le service USSD sur téléphones basiques constituent des obstacles majeurs. Des producteurs qui n’utilisent qu’un téléphone portable de base rapportent des problèmes pour naviguer dans les menus ou compléter des inscriptions. Près de 400 000 inscriptions incomplètes ont été relevées, signe d’une adoption entravée par des barrières techniques et pédagogiques. Plusieurs agriculteurs affirment qu’une simple éducation numérique leur permettrait de s’inscrire et d’utiliser les outils, mais ils n’ont pas reçu de formation adéquate.
Rôle central des coopératives et des entrepôts
Sur le terrain, les coopératives de commercialisation agricole (AMCOS) et le système d’entrepôts agréés restent des vecteurs essentiels d’accès au marché. De nombreux producteurs préfèrent déposer leurs récoltes dans des entrepôts collectifs pour vendre lors d’enchères saisonnières. Le système de récépissés d’entrepôt et la Bourse commerciale nationale fournissent déjà des itinéraires organisationnels vers les acheteurs. Pour beaucoup, les services numériques seraient pertinents s’ils venaient en complément de ces mécanismes éprouvés, en fournissant des informations de marché opportunes ou en élargissant l’accès à des acheteurs au-delà des zones locales.
Programmes publics et objectifs chiffrés
Le gouvernement soutient des initiatives pour renforcer l’accès numérique dans l’agriculture. Un programme conjoint, d’une enveloppe de 3,62 millions de dollars et s’étendant de septembre 2024 à août 2027, vise à améliorer les systèmes de données agricoles et étendre l’accès aux services numériques. Les objectifs annoncés incluent l’amélioration des compétences numériques de 500 000 agriculteurs et la formation de 500 agents de vulgarisation. Ces cibles mettent l’accent sur la formation comme levier essentiel pour transformer les inscriptions en bénéfices réels.
Appels à mesurer l’impact réel
Des spécialistes et acteurs du secteur estiment que les programmes doivent être évalués selon leur impact concret et non seulement selon le nombre d’inscriptions. Il est nécessaire de savoir combien d’agriculteurs ont réellement utilisé les services, lesquels en ont tiré un avantage économique, et s’il existe des preuves de succès mesurables. Les recommandations incluent le renforcement de la formation locale, l’intégration des plateformes avec des réseaux de communication existants (groupes de discussion, agents de terrain) et la combinaison d’informations numériques et hors ligne pour rendre les outils plus accessibles et interactifs.
Les expériences recueillies montrent que, pour les petits exploitants, la technologie a un potentiel réel — notamment pour identifier des acheteurs, comparer les prix et accéder à des informations sur les intrants subventionnés — mais que ce potentiel reste largement inexploré faute d’accompagnement suffisant, de réactivité des services et d’une intégration aux chaînes de commercialisation déjà en place. Sans mesures ciblées pour rapprocher l’outil des réalités locales, l’écart entre enregistrement massif et bénéfice tangible risque de perdurer.