Mère à Douala attend le corps de son fils recruté pour l’Ukraine
Douala — Une mère attend le corps de son fils tué en Ukraine après s’être engagé aux côtés des forces russes
À Douala, une mère camerounaise attend depuis plus d’un an le rapatriement du corps de son fils, tué alors qu’il combattait aux côtés des forces russes en Ukraine; ce cas illustre un exode d’Africains vers les combats.
La maison de Mama Regina, encastrée entre le port de Douala et les quartiers précaires, est devenue le lieu d’une attente immobile. Un portrait de son fils, Moïse, trône au mur; son sourire reste le seul vestige visible d’une vie interrompue. Selon la mère, l’appel l’informant de la mort de son fils provenait d’Ukraine. « Il a quitté ce monde de la même manière qu’il y était entré », dit-elle. « Souffrir, sans dire un mot. » Elle répète que son fils « est parti pour moi, pour nous » et que, pour lui, il s’agissait de « mener la guerre d’un autre ».
Un appel venu d’Ukraine
La mort de Moïse s’inscrit dans un phénomène plus large: des dizaines, voire des milliers de ressortissants africains se retrouvent impliqués dans le conflit ukrainien, parfois après des recrutements ou des trajets qui restent flous. Des responsables ukrainiens ont indiqué que près de 3 000 Africains originaires d’une trentaine de pays combattent aux côtés des forces russes. Ces chiffres reflètent une réalité complexe, où se mêlent volontariat, promesses d’emploi et parcours de migration parfois trompeurs.
Recrutement, itinéraires et profils
Les profils de ces hommes sont variés: anciens militaires, diplômés au chômage, étudiants, travailleurs en quête d’opportunités. Certains sont des soldats aguerris, ayant combattu localement contre Boko Haram, des groupes séparatistes ou la piraterie; d’autres partent dans l’espoir d’un travail ou d’études, avant de se retrouver liés à des contrats militaires. Des responsables et anciens officiers russes rejettent l’idée d’un recrutement institutionnalisé à grande échelle, évoquant plutôt des mobilités individuelles et des réseaux informels. Quoi qu’il en soit, plusieurs témoignages convergent vers l’existence de trajectoires où l’information reçue au départ ne correspond pas toujours à la réalité du terrain.
Facteurs économiques et historiques
Des experts interrogés soulignent que des raisons économiques profondes expliquent en grande partie ces départs. Le chômage, la précarité et l’absence d’opportunités poussent de nombreux jeunes à accepter des offres lointaines, parfois sans en mesurer les risques. Des liens historiques, comme la présence de diasporas et d’anciens étudiants africains en ex-URSS, alimentent aussi ces mouvements. Pour certains observateurs, la combinaison d’antécédents militaires et d’opportunités économiques crée un terrain propice à ce type de migration vers des zones de conflit.
Impact sur les familles et obstacles au rapatriement
Pour les proches restés au pays, l’absence de corps complique le deuil et les rites funéraires. Mama Regina attend la restitution du corps de son fils afin de pouvoir organiser des obsèques et une tombe, éléments essentiels pour faire exister la mémoire du disparu dans la communauté. Les familles affrontent des démarches administratives longues et des incertitudes quant à l’identification, au rapatriement et aux coûts éventuels. L’absence d’informations claires sur les circonstances exactes du décès accentue la douleur et prolonge l’incertitude.
Perte de compétences et implications pour l’Afrique
Les spécialistes signalent aussi un effet secondaire: l’érosion des ressources humaines. La migration de soldats expérimentés, d’étudiants et de travailleurs qualifiés vers des théâtres extérieurs prive certains pays africains de compétences précieuses. Les conséquences peuvent se mesurer à la fois sur la sécurité locale, lorsque des militaires formés quittent leurs forces, et sur le développement économique, lorsque des jeunes diplômés s’expatrient ou se retrouvent mobilisés dans des conflits étrangers.
Mémoire historique et questions de reconnaissance
L’histoire a déjà montré comment des combattants venus d’Afrique peuvent être oubliés dans les récits officiels d’un conflit européen. L’évocation des tirailleurs qui ont combattu en Europe rappelle que la participation africaine à des guerres lointaines n’est pas nouvelle, mais que sa reconnaissance et sa mémoire sont souvent marginalisées. Aujourd’hui encore, la visibilité des victimes africaines dans les conflits extérieurs reste limitée, renforçant le sentiment d’abandon chez les familles.
La douleur de Mama Regina, son attente d’un corps et son absence de colère apparente remplacée par l’épuisement traduisent à la fois le coût humain immédiat et les enjeux plus larges de ces mobilités vers des zones de guerre. Sans rapatriement, il n’y a ni tombe ni rituel final, et la mort reste partiellement effacée, suspendue à des procédures et à des décisions qui dépassent les familles.