Radio Mogadiscio numérise 400 000 heures d’archives de la Somalie menacées
Somalie : Radio Mogadiscio engage une course contre la montre pour sauver 400 000 heures d’archives sonores
Radio Mogadiscio numérise des milliers de bandes pour préserver 400 000 heures d’histoire orale somalienne, menacées par la détérioration et le manque de moyens.
Radio Mogadiscio a lancé une campagne accélérée de numérisation pour préserver des décennies d’enregistrements sonores — bulletins, discours, musique et émissions culturelles — stockés sur des milliers de bandes et bobines qui risquent de se détériorer irrémédiablement. Conservées dans une salle climatisée de la station, ces archives couvrent l’histoire radiophonique somalienne depuis les années 1950 et constituent un patrimoine sonore unique pour le pays et la région.
45 000 bandes et 400 000 heures
La collection comprend environ 45 000 bandes et bobines, soit près de 400 000 heures de contenu enregistré depuis la création de la station en 1951. La majorité des supports restent jouables, mais une proportion significative montre des signes avancés d’usure : environ un en dix est partiellement dégradé et plus de 5 % est déjà détruit ou gravement endommagé. Ces chiffres traduisent l’ampleur du défi technique et temporel auquel sont confrontés les archivistes.
Numérisation entamée, moins de dix pour cent converti
La conversion numérique des enregistrements a débuté il y a plus d’une décennie, mais les progrès restent limités. À ce jour, seulement une faible partie des archives a été numérisée — de l’ordre de 10 % selon les estimations internes — en raison d’un manque de matériel adapté, de formation et de ressources financières. L’équipe d’archivage utilise d’anciens magnétophones et stations de lecture pour transférer le contenu vers des fichiers numériques, opération longue et délicate exigeant des compétences techniques spécifiques.
Atelier UNESCO et démarche pour la reconnaissance internationale
Cette année, un atelier organisé à Mogadiscio par le ministère de l’Information et le bureau régional de l’UNESCO pour l’Afrique de l’Est a rassemblé des archivistes nationaux afin de coordonner les efforts de conservation. L’objectif affiché est d’initier une démarche de reconnaissance patrimoniale qui permettrait d’inscrire la collection dans un programme international de mémoire collective, afin d’attirer expertise et financement. L’atelier a également porté sur les meilleures pratiques de catalogage, la gestion des métadonnées et la conservation préventive.
Rôle historique de la station dans la vie culturelle somalienne
Fondée pendant la période coloniale, la station est devenue après l’indépendance l’institution médiatique de référence en Somalie. Elle a servi de plateforme majeure pour la musique, le théâtre, la poésie et le journalisme en langue somalienne, diffusant aussi en italien, arabe, anglais, swahili et langues régionales. À son apogée, la station a façonné le paysage sonore de la Somalie urbaine et contribué à la formation de générations d’artistes et de journalistes, devenant un vivier où se révélaient les talents nationaux.
Dommages passés et épisodes de risque pour les archives
Les réserves ont subi des pertes au fil des décennies : incendie électrique, pillages et dégâts liés aux combats ont endommagé des supports. Durant la guerre civile et les épisodes d’affrontements urbains, des personnels ont risqué leur vie pour protéger les collections et empêcher leur dispersion. Les épisodes de violence ont laissé des zones d’ombre dans la continuité documentaire du pays, rendant encore plus cruciale la préservation des éléments survivants.
Financement, formation et équipements requis
Les besoins identifiés sont multiples : matériel moderne de numérisation, solutions de stockage sécurisées, formation spécialisée pour les techniciens d’archives et financement pérenne. Sans appui technique et financier conséquent, le rythme actuel de conversion ne permettra pas de sauver l’intégralité des enregistrements avant que certains supports ne deviennent irrécupérables. La mobilisation d’acteurs institutionnels et d’organismes internationaux est présentée comme essentielle pour accélérer les opérations.
La conservation de ces archives dépasse la valeur documentaire : elle concerne la mémoire culturelle d’une nation où l’oralité demeure centrale. Sauver ces bandes, c’est préserver des répertoires musicaux, des témoignages politiques et sociaux, et des traces d’une histoire radiophonique qui a façonné l’identité somalienne. La réussite de cette entreprise dépendra de la capacité à conjuguer expertise, moyens et volonté politique pour transformer des centaines de milliers d’heures d’ondes en un corpus accessible aux chercheurs, aux artistes et au grand public.