Zimbabwe : le Parlement remplace l’élection présidentielle directe par un vote parlementaire
Zimbabwe : le Parlement adopte en première lecture un amendement pour élire le président par vote parlementaire
Le Parlement zimbabwéen a adopté l’amendement n°3 remplaçant l’élection présidentielle directe par un vote parlementaire, soulevant vives inquiétudes, accusations d’intimidation et contestations judiciaires.
Le Parlement du Zimbabwe a approuvé en première lecture l’amendement constitutionnel n°3 qui supprime l’élection présidentielle au suffrage universel direct au profit d’un vote lors d’une séance conjointe du Sénat et de l’Assemblée nationale. L’Assemblée nationale a adopté le texte jeudi par 216 voix pour et 42 contre. Le projet est désormais transmis au Sénat où il doit recueillir une majorité des deux tiers pour devenir une modification constitutionnelle effective. Le débat public s’est transformé en confrontation entre le pouvoir, qui présente la réforme comme un raffinement institutionnel, et des opposants qui y voient une menace à la responsabilité démocratique et un renforcement du contrôle du parti au pouvoir.
Adoption à l’Assemblée nationale
Jeudi, 216 députés ont voté en faveur du projet d’amendement et 42 se sont opposés. Les partisans, dont des députés du parti au pouvoir ZANU-PF et certains représentants de l’opposition, ont soutenu que le changement améliorerait la continuité et la stabilité politiques. Selon le calendrier constitutionnel actuel, le mandat actuel du président Emmerson Mnangagwa arrive à terme en 2028; les critiques craignent cependant que la nouvelle procédure n’élargisse la capacité de l’exécutif à influer sur la désignation de son successeur.
Défense officielle du gouvernement
Le ministre de la Justice, Ziyambi Ziyambi, parrain du projet, a défendu le texte devant le Parlement le 3 juin, qualifiant l’amendement de “produit de l’expérience pratique” destiné à corriger des lacunes et à améliorer la fonctionnalité de la constitution de 2013. Il a nié que le projet vise à prolonger un mandat, à supprimer le droit de vote ou à concentrer le pouvoir entre les mains du président. Le gouvernement affirme que la réforme est une évolution technique qui renforcera la cohérence institutionnelle.
Opposants évoquent un recul démocratique
Pour de nombreux militants et citoyens, la suppression du scrutin direct est un recul majeur. Pride Mkono, militant pour la justice sociale, a averti que la réforme favoriserait la domination durable du ZANU-PF, déjà au pouvoir depuis l’indépendance en 1980. Obert Masaraure, leader syndical, a estimé que le transfert du pouvoir de désignation du peuple vers le Parlement retirerait aux citoyens un levier essentiel de reddition de comptes. De jeunes opposants comme Barnabas Gura dénoncent le principe: “Seuls 210 députés votent au nom d’une population de 15 millions”, a-t-il souligné, exprimant la défiance populaire face à un mécanisme perçu comme moins représentatif.
Allégations d’intimidation et violences pendant les consultations
Le processus de consultation nationale, présenté par une commission parlementaire comme largement favorable au projet — la commission a rendu compte d’un soutien déclaré de 99,4 % — a été contesté par des témoins et des ONG. Des allégations d’intimidation, d’agressions et d’enlèvements ont été signalées : à Chiredzi, le militant Gilbert Mutebuki aurait été attaqué par des jeunes liés au ZANU-PF lors d’une audience publique, et plusieurs citoyens affirment avoir été empêchés de parler. Des défenseurs des droits estiment que ces pratiques ont faussé les consultations et rendu suspect le chiffre élevé de soutien rapporté par la commission.
Contrôle parlementaire et controverses autour d’influences
La majorité parlementaire du ZANU-PF, renforcée après des scrutins récents et des rappels de députés en 2023, place le parti en position de garantir l’adoption finale du texte. Des critiques ont pointé des tentatives d’influence matérielle : l’homme d’affaires Wicknell Chivayo a été accusé d’avoir offert des sommes et des véhicules à des législateurs pour obtenir leur soutien. Une offre publique de 3,6 millions de dollars attribuée à l’adoption rapide du texte a été retirée mais a alimenté les soupçons d’achats de votes. Lors du débat, le don de véhicules à des députés favorables a suscité des critiques et alimenté la méfiance de citoyens comme Tatenda Chikumbu, qui s’interroge sur l’indépendance des élus.
Recours judiciaires et mobilisations civiques
Face à l’avancée du projet, des citoyens, militants et organisations ont déposé des recours devant les tribunaux. Certains demandent l’annulation du vote sans référendum, d’autres contestent toute mesure susceptible de prolonger la présence d’un président au-delà de la limite constitutionnelle. Les opposants misent sur la conjugaison des actions judiciaires et de la mobilisation sociale pour freiner le calendrier législatif. Néanmoins, une partie de la population a perdu confiance dans l’indépendance du système judiciaire, et certaines affaires ont déjà été rejetées pour des raisons procédurales.
L’adoption en deuxième chambre et au final l’entrée en vigueur éventuelle de l’amendement n°3 déterminera non seulement le mode d’élection du prochain président mais ouvrira également un débat durable sur la nature de la représentation et la capacité des institutions zimbabwéennes à garantir la reddition de comptes. Les prochaines semaines s’annoncent décisives entre votes parlementaires, actions en justice et manifestations de l’opinion publique.