Jibia, Katsina (Nigéria) : la couture crée l’autonomie pour des femmes déplacées
Au Nigéria, une couturière déplacée entre subsistance et retour incertain
Après les attaques de 2023 au Katsina, Safiya Musa survit à Jibia grâce à la couture; son activité lui donne autonomie, mais son retour reste incertain.
Attaque à Kankara en 2023
En 2023, une attaque armée a frappé la communauté de Kankara dans l’État de Katsina. Lors de ces violences, la famille de Safiya Musa a été décimée : son mari et deux de ses enfants ont été tués. La violence a semé la panique dans les villages ruraux où l’agriculture et le commerce de proximité structurent la vie quotidienne. Après l’attaque, Safiya a appris la mort de son mari et a fui d’abord vers Batsari, puis vers Jibia, où elle et ses trois enfants survivants se sont installés dans un camp pour personnes déplacées.
Déplacements vers Batsari puis Jibia
Le parcours de déplacement de Safiya illustre la trajectoire de nombreuses familles du nord-ouest nigérian. Après la première attaque à Kankara, elle a retrouvé trois de ses enfants chez des proches à Batsari, mais une nouvelle vague de violences les a contraints à fuir de nouveau. À Jibia, près de la frontière avec le Niger, la famille s’est retrouvée dans un environnement précaire : logement temporaire, accès limité aux ressources et dépendance à des emplois informels pour survivre. Les déplacements répétés ont fragilisé les réseaux de soutien traditionnels et réduit les opportunités économiques locales.
La couture comme source de revenus
À son arrivée à Jibia, Safiya a d’abord accepté divers petits travaux — moudre des céréales, tâches temporaires — pour nourrir sa famille. Elle a ensuite été sélectionnée pour une formation en fabrication de sacs à main, ce qui a transformé sa situation. Avec une machine à coudre et du matériel, elle a appris à couper, assembler et orner des tissus, puis à vendre ses créations sur les marchés locaux. La couture lui a permis de cesser d’envoyer ses enfants mendier et de retrouver une autonomie financière minimale : « Je me réveillais sans rien à offrir à mes enfants… Maintenant, je peux les nourrir moi-même », confie-t-elle. Pour d’autres femmes déplacées, la production artisanale est devenue une source régulière de revenus qui complète ou remplace des emplois précaires.
Programme de formation et équipements fournis
Le projet de sécurité climatique a organisé des sessions de formation professionnelle pour des femmes déplacées à Jibia, offrant machines à coudre et fournitures pour lancer de petites entreprises. En mars 2024, vingt femmes ont été formées à la production de sacs à main et accompagnées dans le démarrage d’activités. Les formations visaient à renforcer l’autonomie économique des femmes affectées par le conflit et à stimuler des revenus locaux. Les bénéficiaires déclarent que l’appui matériel et technique a réduit leur vulnérabilité immédiate, mais que la viabilité à long terme dépend de la demande du marché, de l’accès aux matériaux et d’un environnement sécuritaire stable.
Risques économiques et sécurité persistante
Malgré ces avancées, la création d’entreprises dans une zone affectée par l’insécurité reste précaire. Les entrepreneurs font face à des ruptures de stock faute de liquidités, à des interruptions d’activité lors de nouveaux épisodes de violence et à des marchés affaiblis lorsque la population craint de se déplacer. Certaines personnes interrogées estiment gagner l’équivalent d’environ 50 dollars par mois lorsque la demande est stable, mais ce montant fluctue fortement. Parallèlement, l’augmentation des revenus expose parfois les commerçants et artisans à des risques accrus d’enlèvement ciblé. Des initiatives locales de sécurité citoyenne ont été mises en place en 2023 pour améliorer la surveillance et la collecte d’informations, mais la réassurance et la possibilité d’un retour durable restent inégales selon les localités.
Dilemme du retour et perspectives familiales
Le succès économique fragile acquis à Jibia pose un dilemme humain et pratique pour Safiya et d’autres déplacés : rentrer chez soi pour retrouver la sécurité et la famille élargie, ou rester où l’on a pu reconstruire une source de revenus. Le retour dans les communautés d’origine dépend non seulement de l’amélioration de la sécurité, mais aussi de la possibilité de recréer des moyens de subsistance comparables à ceux établis en exil. Pour Safiya, retourner signifierait envisager si son activité artisanale pourrait être poursuivie ou relancée dans un contexte où les marchés et les liens commerciaux ont été perturbés. Elle évoque la nécessité de réunir ses enfants avec leurs proches tout en conservant la capacité de subvenir à leurs besoins.
Safiya et d’autres femmes comme elle représentent une réalité où la résilience économique coexiste avec une incertitude sécuritaire profonde. Leur capacité à transformer une compétence en revenu offre un modèle de résilience locale, mais la durabilité de ces gains dépendra d’un accès stable aux marchés, d’un soutien continu pour l’approvisionnement et d’une amélioration effective de la sécurité dans les zones d’origine.