L’Évangile de Gondarine volé réapparaît à Abou Dhabi, l’Éthiopie réclame restitution
L’Évangile de Gondarine réapparaît en vente à Abou Dhabi et relance le débat sur la restitution
L’Évangile de Gondarine, manuscrit éthiopien pillé à Magdala, réapparaît en vente à Abou Dhabi; Addis-Abeba exige son retrait et relance le débat de restitution.
L’apparition à la vente d’un manuscrit sacré éthiopien, volé il y a près de 160 ans lors du pillage de Magdala, a déclenché une confrontation diplomatique et éthique entre l’Éthiopie et le monde du marché de l’art. L’Évangile de Gondarine, un livre enluminé rédigé en guèze et ornementé de 235 illustrations, a été proposé dans un catalogue lié à la foire internationale du livre d’Abou Dhabi, avec un prix affiché de 250 000 dollars. Les autorités éthiopiennes ont demandé son retrait immédiat et exigent sa restitution, invoquant des considérations morales et la nécessité de respecter l’origine culturelle de l’objet.
Manuscrit décrit comme un butin de Magdala
L’Évangile de Gondarine est un manuscrit relié en cuir, décoré de motifs dorés et daté vraisemblablement des années 1730–1734, originaire de la région de Gondar. Écrit en guèze, il contient des illustrations très colorées des évangiles de Luc et Jean. Les archives historiques et la tradition culturelle relient ce manuscrit à la bibliothèque impériale de l’empereur Tewodros II, dont la forteresse de Magdala fut prise en 1868 par une force britannique venue d’Inde. Lors du pillage consécutif à la bataille, de nombreux objets furent emportés et dispersés en mains privées et dans des institutions étrangères; l’évangile a suivi ce parcours avant d’entrer, plus récemment, sur le marché privé.
Réclamation formelle d’Addis-Abeba et arguments éthiques
L’Autorité éthiopienne du patrimoine a adressé une demande formelle au vendeur pour que le manuscrit soit retiré de la vente et restitué. Les responsables soulignent le caractère moralement inacceptable de la mise en commerce d’objets établis comme pillés et insistent sur le rôle des marchands d’art pour prévenir la circulation d’objets de provenances contestées. Les autorités demandent que soit respectée la proximité culturelle entre l’objet et les communautés d’origine et que tout règlement tienne compte de cette dimension patrimoniale.
Position du marchand et du propriétaire privé
Le spécialiste des livres rares qui a inscrit le manuscrit au catalogue a répondu en rejetant l’argument selon lequel il existerait une obligation légale de restitution, évoquant l’absence de lois rétroactives encadrant les pillages du XIXe siècle. Il a déclaré souhaiter que les manuscrits reviennent à leurs propriétaires légitimes mais a aussi assuré que la décision finale reviendrait au propriétaire privé actuel. Le marchand a proposé la possibilité d’un « prix préférentiel » ou d’une vente institutionnelle négociée, tout en affirmant que remettre l’objet aux autorités éthiopiennes sans base légale serait illégal.
Contexte historique et précédents de restitution
L’affaire s’inscrit dans un mouvement plus large visant le rapatriement des biens culturels africains. Plusieurs États et musées européens ont, ces dernières années, entamé des retours d’objets pillés ou accepté des prêts à long terme. L’Éthiopie elle-même a récemment obtenu la restitution de reliques associées à l’empereur Tewodros II, comme une mèche de cheveux et un morceau de tissu, ce qui montre qu’une certaine dynamique de réparation existe. Des annulations d’enchères et des règlements négociés ont aussi eu lieu par le passé, lorsque la provenance d’objets mis en vente était contestée.
Scénarios possibles pour une issue négociée
Les spécialistes et universitaires impliqués préconisent des solutions constructives plutôt que conflictuelles. Plusieurs options sont envisageables: retour négocié, don, prêt longue durée, garde partagée ou achat institutionnel à un prix accepté par les deux parties. L’absence d’un cadre légal clair ne doit pas exclure le dialogue; des arrangements sur mesure peuvent respecter à la fois les droits patrimoniaux de l’Éthiopie et les exigences légales des détenteurs actuels. Les communautés d’origine, les autorités culturelles et les institutions concernées sont appelées à être parties prenantes des décisions.
La réapparition de l’Évangile de Gondarine rappelle que la question de la restitution dépasse les seules affaires judiciaires: elle touche à la mémoire collective, à la réparation d’injustices historiques et à la responsabilité éthique des marchés et des institutions. La manière dont ce dossier sera géré pourrait servir de précédent pour d’autres objets déplacés lors de conflits anciens, et elle met en lumière la nécessité d’accords transparents, respectueux des cultures d’origine et conformes aux normes internationales en matière de patrimoine.