À Gaza la ligne jaune prive des milliers de Palestiniens de leurs terres
Gaza : des familles défendent les derniers lopins de terre face à la « ligne jaune »
À Gaza, des familles préservent les derniers lopins de terre après la guerre de 2023, confrontées à la « ligne jaune », aux destructions et aux déplacements.
Sawsan al-Jadba, 54 ans, cultive aujourd’hui une parcelle réduite à environ 600 mètres carrés dans le quartier de Tuffah, au cœur d’une zone urbaine qui a perduré malgré des mois de combats et des déplacements forcés. Ancienne propriétaire de trois terrains d’environ 2 000 mètres carrés chacun, hérités et achetés au fil des années, elle a vu ses maisons et la majorité de ses terres devenir inaccessibles après l’implantation d’une ligne de démarcation militaire connue sous le nom de « ligne jaune ». Pour elle et de nombreuses familles, la terre est à la fois ressource économique, ancrage identitaire et objet de mémoire.
Une mère plante des cultures sur les parcelles restantes
Sawsan a réinstallé des cultures de subsistance sur ce qui reste de son terrain. Elle plante aubergines, poivrons et tomates, et explique avoir semé pendant le Ramadan de la roquette, du persil et des épinards. Elle voit dans ce retour au travail agricole un acte de survie et de résistance quotidienne. Malgré la rareté des engrais et de l’eau, et la perte récente de deux de ses fils pendant la guerre, elle refuse d’abandonner le lopin familial. « La terre est comme l’honneur », dit-elle, affirmant qu’elle restera et qu’elle veut être enterrée sur ses terres le cas échéant.
La « ligne jaune » réduit l accès à l est de Gaza
La « ligne jaune » s’étend du nord au sud et, selon les estimations locales, s’enfonce de 2 à 7 kilomètres dans la bande de Gaza. Au-delà de cette démarcation, l’armée a désigné de larges zones comme interdites aux civils, incluant quartiers résidentiels et terres agricoles. Les calculs fournis par des acteurs locaux indiquent que 52 à 58 pour cent des terres de Gaza se trouvent désormais sous contrôle direct militaire, confinant une grande partie de la population sur moins de la moitié du territoire. Cette géographie imposée a transformé l’accès aux champs, aux oliveraies et aux vergers, qui constituaient auparavant la colonne vertébrale de la sécurité alimentaire locale.
Déplacements massifs et pertes foncières depuis 2023
Depuis le déclenchement des hostilités en 2023, des milliers de familles ont été déplacées à l intérieur de la bande de Gaza. Beaucoup ont perdu des maisons, des arbres fruitiers et des infrastructures agricoles qui subvenaient aux besoins des ménages. Après le cessez le feu négocié en octobre 2025, plusieurs familles sont retournées constater l’état de leurs propriétés. Elles ont trouvé des terrains nivelés au bulldozer, des décombres et des barrières matérielles empêchant l’accès. Pour certains, la perte matérielle s’est ajoutée au deuil : Sawsan a perdu deux fils et d’autres habitants évoquent des proches tués lors des mêmes campagnes.
Mémoire et commémoration transformées par les événements récents
La Journée de la Terre, commémorée le 30 mars depuis les événements de 1976, a longtemps servi de moment de rappel du lien historique entre le peuple palestinien et ses terres. Cette commémoration a évolué en 2026 pour inclure le nouveau traumatisme des familles qui demandent à retrouver des maisons et des parcelles détruites ou rendues inaccessibles pendant la récente guerre. Les habitants interrogés expliquent que le sens de la journée a basculé du droit au retour dans des villages ancestraux vers la revendication du retour immédiat dans des foyers et des champs perdus lors des derniers affrontements.
Transmission aux générations et résilience communautaire
Malgré les conditions humanitaires dégradées et le manque de services de base, plusieurs déplacés multiplient les gestes de transmission. Ils enseignent aux enfants et aux petits enfants l’entretien des cultures, l’identification des arbres fruitiers et le récit des parcelles familiales. Bashir Hamouda, 68 ans, raconte comment il s’efforce d’expliquer la valeur de la terre aux plus jeunes. Pour ces habitants, maintenir quelques plants et quelques arbres devient un moyen de conserver une mémoire vivante et d’affirmer une continuité malgré le déracinement.
Les témoignages recueillis dressent le portrait de familles qui, privées d’une grande partie de leurs ressources foncières, se battent pour préserver ce qui reste. La reprise de petites cultures répond à des besoins alimentaires immédiats mais porte aussi une charge symbolique forte. La dynamique locale montre une volonté de résistance ancrée dans la vie quotidienne, tandis que la configuration territoriale imposée par la « ligne jaune » et l’étendue des destructions posent des questions graves sur la capacité des communautés à retrouver une autonomie agricole et foncière à court terme. Malgré la perte, le lien à la terre demeure au centre des préoccupations individuelles et collectives, et il façonne la mémoire et les revendications pour les mois et les années à venir.