À Gaza molokhia mélangée à la nicotine se répand comme substitut au tabac
La molokhia mélangée à la nicotine : une pratique dangereuse se répand à Gaza face à la pénurie de tabac
À Gaza, la pénurie de cigarettes et la flambée des prix poussent vendeurs et consommateurs à recourir à un substitut improvisé : des feuilles de molokhia séchées imbibées de nicotine brute. Cette pratique, née de la rareté et des restrictions d’importation, est liée à des intoxications graves et à des décès, tandis que le marché du tabac reste perturbé par les limitations d’entrée des produits.
La pénurie qui transforme le marché du tabac
Depuis le début du conflit, les restrictions sur l’entrée de produits du tabac dans l’enclave ont réduit l’offre disponible sur les marchés locaux. L’absence quasi totale d’importations officielles et la limitation des envois ont contribué à une raréfaction des cigarettes, avec une hausse spectaculaire des prix qui rend ce produit non accessible à une large part de la population. Cette incapacité à s’approvisionner par les voies habituelles a encouragé des solutions de contournement artisanales chez les vendeurs ambulants et les consommateurs.
Hausse des prix et effondrement du pouvoir d’achat
Le prix d’un paquet de cigarettes a connu une augmentation fulgurante, transformant un bien de consommation courant en produit de luxe pour de nombreux habitants. Selon des témoignages de terrain, un paquet qui coûtait auparavant l’équivalent d’une quinzaine de shekels peut désormais atteindre plusieurs centaines de shekels sur le marché noir. Cette envolée se traduit aussi par des ventes au détail fragmentées : des cigarettes à l’unité vendues à prix majoré, tandis que les ménages voient leur pouvoir d’achat se contracter face à la hausse générale des prix et aux pénuries alimentaires et sanitaires.
Substitution improvisée : molokhia et nicotine brute
Face à la hausse des prix et à l’indisponibilité du tabac commercial, certains consommateurs se tournent vers des mélanges artisanaux composés de nicotine brute déposée sur des feuilles séchées. La molokhia, plante populaire pour la cuisine locale, est devenue la base la plus fréquemment utilisée parce qu’elle retient la substance mieux que d’autres herbes. Le procédé est simple et non réglementé : séchage des feuilles, broyage, puis imprégnation avec de la nicotine pour produire une matière à fumer. Cette pratique s’est diffusée comme une « solution de survie » sur le marché informel.
Témoignage d’un vendeur confronté à la rareté
Abdul Karim Heles, un vendeur de tabac de 36 ans originaire de Shujayea et aujourd’hui déplacé à l’ouest de Gaza, témoigne d’une activité commerciale devenue précaire. Il explique travailler dans le secteur du tabac depuis des années et ne disposer d’aucune alternative viable pour gagner sa vie. Selon lui, la molokhia imbibée de nicotine est apparue comme une « solution de contournement d’urgence » face à l’explosion des prix des cigarettes. Il souligne toutefois sa conscience des risques : « Utiliser de la nicotine brute avec des herbes est dangereux… c’est une substance toxique et peut entraîner la mort », précise-t-il, évoquant des cas récents d’intoxication fatale.
Risques sanitaires et incidents mortels
La combinaison de nicotine brute et de végétaux non stériles expose les consommateurs à des dangers immédiats et sévères. La nicotine à forte concentration est toxique et peut provoquer, selon les cas, des convulsions, un arrêt respiratoire ou cardiaque. Le mélange avec des feuilles séchées, sans contrôle de dosage ni procédés sanitaires, augmente l’imprévisibilité des effets. Des vendeurs et des usagers rapportent des incidents graves, y compris des décès sur le champ, ce qui alerte sur la gravité du phénomène. Outre les risques aigus, l’usage répété et non contrôlé de ces produits improvisés accroît les risques de pathologies chroniques et d’intoxications cumulatives.
Impact social et économique sur les communautés
La diffusion de cette pratique informe d’un phénomène plus large d’adaptation à la rareté dans une économie de survie. Les ménages les plus précaires, privés de revenus stables et confrontés à une inflation persistante, privilégient des alternatives moins coûteuses, même si elles sont dangereuses. Cette dynamique met en lumière l’intersection entre restrictions, pénuries et santé publique : ce n’est pas une prise de conscience sanitaire qui réduit la consommation de cigarettes, mais l’impossibilité matérielle d’accès aux produits réglementés.
Perspectives et défis pour la santé publique
Le recours à des substituts improvisés pose un défi pour les autorités sanitaires locales et les organisations humanitaires, qui doivent à la fois gérer des crises nutritionnelles et prévenir des risques d’intoxication aigus. L’absence de circuit d’approvisionnement sûr pour le tabac n’est qu’un symptôme des ruptures d’approvisionnement plus larges affectant Gaza. La prévention nécessite des campagnes d’information ciblées sur les dangers de la nicotine brute et des interventions d’urgence pour traiter les intoxications, tout en s’attaquant aux causes structurelles de la pénurie.
La propagation de la molokhia imprégnée de nicotine illustre les conséquences concrètes et dangereuses d’une économie fragilisée par des restrictions d’importation et une hausse extrême des prix. Tant que les voies d’approvisionnement resteront interrompues et que le pouvoir d’achat continuera de chuter, des pratiques improvisées et risquées risquent de se multiplier, exacerbant les problèmes de santé publique déjà présents dans l’enclave.