Mannequins du Soudan du Sud: Khloe Nyanda lutte contre patriarcat, refus de visas
Khloe Nyanda et Alek Mayen Garang : les mannequins sud-soudanaises face au conservatisme, aux visas et à l’absence d’agences fiables
Au Soudan du Sud, de jeunes mannequins comme Khloe Nyanda et Alek Mayen Garang défient normes familiales, refus consulaires et infrastructures défaillantes pour viser les Fashion Weeks de Londres, Paris et Milan.
La mannequin et étudiante en droit Khloe Nyanda, 21 ans, et la jeune aspirante Alek Mayen Garang, 20 ans, incarnent une nouvelle génération de talents sud-soudanais qui cherchent à conjuguer ambition internationale et enracinement local. Leurs parcours révèlent des obstacles récurrents : rejet familial dans un contexte patriarcal, manque d’agences protectrices, refus de visa répétés et coûts logistiques accrus par l’absence d’ambassades occidentales au Soudan du Sud. Malgré ces freins, ces jeunes femmes poursuivent leurs carrières, soutenues par des modèles diasporiques et par une communauté artistique naissante à Juba.
Khloe Nyanda défie les normes familiales
Khloe Nyanda a grandi entre Yirol, Nairobi et Juba. À 14 ans elle a su qu’elle voulait faire du mannequinat, mais sa famille, soucieuse de son étude en droit et attachée à des choix matrimoniaux traditionnels, s’est montrée réticente. Son refus d’accepter l’homme choisi par sa famille et son indépendance ont fragilisé son réseau de soutien, au point d’entraîner un éloignement familial. Malgré cette rupture, Nyanda a persisté : elle a commencé le mannequinat en 2023 et se nourrit aujourd’hui de l’exemple d’icônes d’origine sud-soudanaise qui ont percé à l’étranger.
Refus de visa freinent les carrières internationales
La trajectoire internationale se heurte à des barrières administratives concrètes. Signée par des agences basées à Londres, Paris et en Italie, Khloe a essuyé plusieurs refus de visa depuis 2023. Une demande pour la Fashion Week de Milan a été rejetée par l’ambassade d’Italie à Nairobi pour des motifs financiers liés à sa petite agence ; deux autres tentatives pour Paris ont échoué auprès de l’ambassade de France à Kampala. L’absence d’ambassades françaises et italiennes au Soudan du Sud oblige les candidats à voyager dans les pays voisins pour déposer des demandes, ce qui augmente dépenses et incertitudes.
Carence d’agences et risques d’exploitation
Au plan local, l’absence d’« agences mères » crédibles crée un environnement vulnérable. Sans structures réglementées et protectrices, les mannequins exposent souvent leur carrière à des agents prédateurs et à des coachs abusifs. Khloe rapporte avoir perdu des opportunités rémunérées après avoir rejeté des avances d’un coach, illustrant la précarité qui entoure l’accès aux castings et contrats. Cette carence structurelle alimente la méfiance des familles et renforce l’idée que le mannequinat n’est pas une carrière sûre.
Figures d’inspiration et impact international
La visibilité des Sud-Soudanaises sur la scène mondiale joue un rôle mobilisateur. Des personnalités comme Adut Akech et Anok Yai servent de références pour la jeune génération et montrent que l’origine dans un camp de réfugiés ou une enfance en diaspora n’empêche pas une carrière internationale. Le pays compte déjà plusieurs mannequins bien classés et d’anciens modèles qui se sont tournés vers la création et l’organisation d’événements — un signe que la filière, quand elle est soutenue, peut produire une chaîne de valeur complète : des podiums au design.
Initiatives locales et soutien familial variable
À Juba, des espaces culturels et des coachs locaux contribuent à la formation de talents : apprentissage de la marche, entretien physique, soins de peau et préparation aux castings forment le quotidien des aspirantes. Le soutien des familles reste toutefois disparate : certaines, comme la sœur d’Alek, deviennent des alliées déterminantes pour convaincre les parents et permettre la participation à des défilés. Dans d’autres cas, la stigmatisation sociale et les craintes culturelles maintiennent l’aspirant(e) dans un état d’isolement.
Projets personnels et retombées sociales envisagées
Au-delà de la réussite individuelle, plusieurs mannequins envisagent un retour sur investissement social. Khloe ambitionne non seulement de marcher pour de grandes maisons, mais aussi de créer une agence maternelle fiable, une école et un hôpital pour orphelins au Soudan du Sud. Alek, lauréate d’un prix national dans la catégorie « créativité », veut, elle aussi, encadrer les talents émergents et transformer le succès personnel en levier collectif. Ces projets traduisent une volonté claire : professionnaliser le secteur et en faire un moteur de développement local.
La confrontation entre rêves de podiums et réalités administratives, sociales et économiques illustre la tension d’une jeunesse qui veut occuper l’espace. Malgré les refus consulaires, le conservatisme familial et l’absence d’institutions structurantes, Khloe Nyanda et Alek Mayen Garang privilégient la persévérance et la construction de réponses locales pour ouvrir la voie à la génération suivante. Leur trajectoire montre que la mode peut devenir, pour le Soudan du Sud, un vecteur d’émancipation et de transformation sociale si des structures de soutien fiables sont mises en place.